Voyages

par | 27 Sep 2023 | MES TEXTES

Paru sur le site de Webstory (https://webstory.ch/histoires/voyages)

Voyages

 

La porte se referme sur Mme Bertrand.

Restée seule, Mme Ferrazino patiente quelques minutes, avant d’extraire de son armoire un vieil Eastpak rose pâle.

 

Quelques mois auparavant, l’interphone avait grésillé et une voix annonçait :

  • Nonna c’est moi, Ana, ta petite fille. Tu ouvres.

Elle avait hésité, n’attendant personne.

  • Tu ne te souviens pas, Nonna… je viens t’aider à trier ta cave.
  • Bien sûr que je me souviens avait-elle murmuré en ouvrant la porte.

Ce sac rose, caché, sous une pile de vêtements dans un carton de déménagement avait émergé soudainement. Ana en avait extrait une boîte en fer, bleue avec des dessins orange. Et quand elle lui avait demandé ce que c’était, elle avait ordonné d’une voix sèche :

  • Donne-la-moi. Ce n’est rien… des vieux souvenirs.

Sa petite-fille la lui avait rendue sans un mot. Avant de repartir, chez elle, Ana avait insisté ; ces souvenirs sont aussi importants pour moi. Elle, elle avait répondu :

  • Jamais je ne te les donnerai.

 

Ce sac, son compagnon de toujours ! Elle le remplit d’un pantalon transformable en short, d’un T-shirt vert, de deux culottes, d’un soutien-gorge que finalement elle retire, d’une paire de baskets, de son foulard fétiche, celui qui l’accompagne partout. Elle rajoute tout à coup une brosse à dents, un tube de dentifrice et un peigne. Dans la poche extérieure, elle glisse sa carte d’identité et son porte-monnaie. Après avoir enfilé sa veste en cotonnade bleue, elle tire la porte de son appartement. À l’épicerie du coin, elle achète des barres de céréales et une bouteille d’eau ayant oublié sa gourde. Elle se met à marcher, en direction de la mer. Elle connaît l’itinéraire par cœur pour l’avoir si souvent suivi, enfant, adolescente puis adulte. À l’époque en voiture, aujourd’hui à pied. Un vieux rêve ?

Aurait-elle dû laisser un message sur la table de la cuisine ? Aurait-elle dû prendre son téléphone ? Qui pourrait s’inquiéter de son absence ? Au fil de ses pas, son questionnement s’estompe. Un calme bienfaisant l’envahit.

Elle longe une route lorsqu’une auto s’arrête et le conducteur lui propose de l’emmener, il se rend en Italie. Est-ce que cela la dépannerait ? Elle accepte, s’installe silencieuse sur le siège passager et observe le paysage défiler derrière la vitre. Une lourdeur remplit son ventre. Ils quittent la plaine, entament la montée dans la vallée quand elle dit :

  • Vous pouvez me laisser ici.

L’homme étonné lui fait remarquer qu’il n’y a rien alentour.

  • J’ai envie de marcher un peu.

Après un signe de la main, elle se met en route. Très vite, elle rejoint la forêt. Les casse-noix crient son approche, le vent caresse la cime des arbres, d’autres oiseaux chantent des notes répétitives ; leurs noms lui échappent. Est-ce si important de s’en souvenir ? Quand son ventre gargouille, elle s’assied sur une souche, mange une barre de céréales, boit un peu d’eau. Elle reste à contempler la nature, un léger sourire aux lèvres. Puis elle reprend la route et à la nuit tombante elle trouve un logement dans un hameau. Elle dort d’un sommeil réparateur. L’aubergiste lui prépare un pique-nique qu’elle ne réussit pas à glisser dans son sac. Elle s’énerve. Va-t-elle retirer ses pantalons ou ses baskets ? Face à son agitation, l’homme lui propose de remanier ses affaires et referme son sac. Il lui demande où elle se rend.

  • Au bord de la mer.
  • Aujourd’hui, je travaille dans la plaine du Pô, je peux vous conduire là-bas.

La fraîcheur matinale et l’environnement montagnard emportent sa décision :

  • Merci, mais je vais marcher.

Elle se met en mouvement et retrouve avec plaisir la forêt, son odeur, ses sons. Les bruits de la civilisation s’estompent et le silence l’accompagne. Peu à peu, l’aridité de la haute montagne efface la végétation. Au loin, des sifflements de marmottes, des choucas tournoient dans le ciel si pur. Quand elle voit le bâtiment massif de l’Hospice du Grand-Saint-Bernard, elle sait que le repos est proche. Pourtant, elle poursuit, traverse la frontière et se dirige vers l’hôtel familier, côté italien. Dans la grande salle à manger, les conversations vont bon train et elle se laisse bercer par cette langue chantante. Elle retrouve par moment, quelques mots oubliés, qui lui permettent de discuter avec la serveuse. Son repas avalé, elle monte dans sa chambre et sombre.

Une autre nuit, dans une forêt, elle crée un matelas moelleux avec des aiguilles de sapins. Une souche en guise d’oreiller. La lumière blanche de la lune se faufile entre les rameaux. Elle s’assoupit. Un feu éclairait une clairière. Au bout d’un bâton, un cervelas noircissait. Depuis toujours, à la fin des pique-niques, sa mère sortait de son sac une boîte en fer dont le couvercle résistait avant de dévoiler son trésor : des biscuits, de morceaux de gâteau fait maison et parfois des bonbons. D’une couleur bleu nuit, elle était décorée sur le dessus d’un cercle orange traversé par une barre horizontale qui remplissait tout l’espace. Il y avait des lettres sur les deux couleurs. Elle ne savait pas lire et elle demandait à son père ce qui était écrit. Il riait :

  • Ce dessin dit interdit !

Elle voulait qu’il lise les mots, pas le logo. Plus grande, elle déchiffrerait en suivant de son index : petit beurre, biscuits. Les autres noms resteraient secrets encore quelques années.

Son père et sa chaleur réconfortante quand les bruits nocturnes l’inquiétaient. Elle se lovait contre lui ; écoutait son souffle régulier. Elle s’endormait rassurée.

 

À son réveil, elle hume l’odeur humide du sous-bois, s’étire dérouillant ses articulations ankylosées.

  • Ah ! Oui, je me souviens, murmure-t-elle.

Le jour décline lorsqu’elle aperçoit des lumières. La faim la pousse à frapper à une porte. On lui offre un repas, une douche et un lit. Le lendemain, la femme la conduit de l’autre côté de la plaine du Pô. Au moment des au revoir, elle lui demande si tout va bien.

  • Oui, très bien. Je suis bientôt arrivée. On m’attend là-bas.

Elle se répète cette phrase alors qu’elle gravit une côte. On m’attend là-bas. Qui ? Dans la périphérie de sa mémoire, un bébé rieur agitait les bras. Tout son petit corps tendu vers elle. La douceur de sa peau, sa bouche humide dans son cou. Son odeur aigrelette. Elle trébuche et le souvenir s’évanouit.

La végétation change, fini les sapins, place aux genêts et aux pins. Un parfum sucré monte des arbustes. Sur le chemin alternent de grosses pierres et de la terre sèche. Après avoir examiné le terrain, elle choisit de rester à flanc de coteau ; la descente, trop abrupte, dans la vallée la décourage. Sa décision prise, elle va d’un pas tranquille ; observe là un papillon, là une fleur inconnue. Tout est nouveau, pourtant, elle ne peut se défaire d’un sentiment de familiarité. Tout la charme, le chant d’un oiseau, celui du vent dans les arbres, le bleu du ciel. La nuit la surprend. Elle sort son pantalon qu’elle enfile comme une deuxième couche, enroule son foulard autour des épaules, plie son sac, le glisse sous sa tête ; elle admire la voûte céleste. Un angle dans son Eastpak la dérange. Elle l’ouvre et découvre une boîte en fer. Depuis quand est-elle là ? Qui l’a déposée dans sa besace ? Son couvercle résiste un peu puis cède. À la lueur de la lune, elle voit sa brosse à dents, son tube de dentifrice et son peigne disparus depuis quelques jours ; mais aussi un collier en pâtes peintes, un bracelet tressé et un petit récipient rond en bois qu’elle renverse dans sa main. Des dents de lait luisent dans la lumière pâle. Posée sur le fond, une enveloppe qu’elle ouvre. Elle en sort plusieurs photos qu’elle détaille avec difficulté dans la clarté nocturne. Elle, jeune femme avec un bébé endormi contre son sein. Une fillette les cheveux tenus par un bandeau, la bouche édentée parmi un groupe d’enfants en rangs, les petits placés devant, les grands, derrière. La maîtresse au milieu d’eux, souriante. Sur les marches d’une église, elle tient le bras de la mariée. Est-ce la fillette devenue femme ? Elle referme la boîte, le cœur chahuté, la glisse sous sa tête et s’endort d’un sommeil agité.

 

Une soirée à la belle étoile sous les oliviers ; le ressac en toile de fond. Était-elle seule ? Il lui semblait entendre des paroles suspendues, des rires d’enfant. Elle observait le reflet de la lune sur la mer :

  • Cela s’appelle la gibigiana[1], murmurait une voix grave et douce.

Elle sentait des doigts sur sa nuque, une haleine sucrée contre sa peau. Elle recherche cette sensation qui lui échappe. Un orage les avait surpris alors qu’ils s’étaient assoupis sur la plage. Riant, ils avaient rejoint les cabanes de pêcheur et y avaient passé leur première nuit d’amour. Combien d’autres soirées au son de la mer après cette première ? Combien d’heures heureuses dans ce nouveau pays ? Puis, la visite des hommes en uniformes avait tout englouti. Tout devenait sombre, sauf le ciel d’un bleu si pur qui refusait la tristesse. Une petite main s’accrochait à la sienne. Le paysage défilait derrière la vitre de la voiture.

  • Jamais je ne reviendrai, avait-elle murmuré.

 

Une chose humide sur son bras la réveille. Des sons dans une langue inconnue la forcent à abandonner le sommeil. Elle ouvre les yeux et découvre un visage d’homme penché sur elle et un chien poilu qui la lèche avec application.

  • Fabrizio, murmure-t-elle.

Il lui sourit, lui tend une main, qu’elle saisit. Le sol tangue un peu, le soleil lui brûle la peau. Chez lui, l’homme lui prépare un café, du pain et du fromage puis il quitte la pièce. Elle entend sa voix à travers la porte. À qui parle-t-il ? Elle ne comprend pas ce qui se dit, mais reconnaît cette manière insistante d’articuler… comme parfois, Mme Bertrand. Mme Bertrand assise en face d’elle, dans sa cuisine, le visage fermé.

– Mme Ferrazino ce n’est plus possible de rester chez vous… c’est la troisième fois que vous oubliez le gaz. Vous allez mettre le feu à l’immeuble. Cette fois, c’est décidé ! J’avertis votre petite -fille pour qu’elle active les démarches pour l’EMS.

La voix est dure, insistante, sans appel.

L’EMS, jamais ! Jamais ces portes et ces fenêtres fermées ! Plus de verdure. Plus de forêt ! Hier comme aujourd’hui, il faut réagir le temps est compté. Elle glisse le pain et le fromage dans son sac et file par le jardin avant le retour de l’homme. D’un pas nerveux, elle traverse la zone de villas pour rejoindre la nature. Elle s’y sent en sécurité, ralentit son allure et admire la végétation nouvelle. Encore quelques jours, et elle sentira la mer. Encore quelques jours, et elle verra la petite. Encore quelques jours, et elle lui offrira son Eastpak et son contenu.

[1] Reflet du soleil sur une surface réfléchissante, telle que l’eau, le verre